Texte de cadrage

L’Université de Tours a l’honneur d’accueillir le 60e Congrès de la S.A.E.S. invitant ses membres, anglicistes de tous pays, à explorer des horizons renouvelés et renouvelables vers une Renaissance des Renaissances.
La Renaissance peut être conçue comme un repositionnement environnementaliste, l’Homme transformant ce que la nature, généreuse ou marâtre, lui offre. Renaître c’est, hier comme aujourd’hui, changer de perspective, et aborder autrement le rapport de l’individu à l’environnement qui l’englobe.
Dans le sillage de la Renaissance du XIIe siècle et du long Moyen Âge, qui vit l’émergence de l’individu, maintint ou fit renaître, sous d’autres formes, traditions et sources anciennes, connut des bouleversements majeurs de la perception de l’espace et de l’environnement, des systèmes politique et économique, et de la pensée théologique, l’Angleterre de la Renaissance voit des évolutions importantes dans le domaine politique, économique, social, religieux, intellectuel. Geoffrey Elton (Reform and Reformation,1977) parle d’une révolution dans l’administration, d’une centralisation accrue du gouvernement, et bien sûr d’un renforcement du pouvoir et de l’autorité de la monarchie. La religion de la majorité de la population change, passant du Catholicisme à un Protestantisme modéré. L’économie se transforme : alors que John Hales ou William Harrison se lamentent des ravages causés par les enclosures dans les campagnes, les récits des explorations maritimes de Raleigh émerveillent Elizabeth I ; les échanges commerciaux avec l’étranger progressent : les marchands anglais exportent leur laine vers les Pays-Bas, Hambourg, puis au XVIIe siècle, vers les Indes et le Levant. Vers 1560 les Nouvelles Manufactures (New Draperies) dans le sud de l’Angleterre permettent la fabrication en masse et la diffusion d’étoffes moins chères. L’inflation galopante interpelle les contemporains comme Sir Thomas Smith (A Discourse of the Commonwealth of this Realm of England) ou Shakespeare (The Merchant of Venice) qui dénoncent l’individualisme et les excès liés à l’appât du gain. Les connaissances scientifiques, le système éducatif progressent considérablement, conduisant à un Âge d’Or de la science et de la littérature sous Elizabeth I, mais aussi une vision renouvelée du monde. C’est l’âge de Shakespeare, de Marlowe, Jonson, et aussi de Spenser, Donne. La science, l’histoire, la rhétorique, mais aussi les qualités morales et le sens du bien public sont, pour Thomas Overbury ou Thomas Elyot, les éléments essentiels de l’éducation de tout gentleman humaniste de la Renaissance.
Le concept de (re)naissance pourrait tout autant s’appliquer à l’ère victorienne ; pour François Crouzet et Michael Postan, la fin des hostilités avec la France permet la reprise du commerce avec le continent et une forte croissance économique. Cette période lointaine nous est cependant familière car elle a en somme préparé les bases du monde tel que nous le connaissons, avec des avancées significatives, voire même révolutionnaires, dans les domaines de l’industrie, des communications (transports, presse), des sciences et techniques, des idées, avec par exemple l’avènement du jeu démocratique à travers des partis modernes organisant la vie politique et institutionnelle, ou encore la naissance de mouvements religieux réformateurs. Elle consacre aussi l’émergence du mouvement ouvrier, de mieux en mieux organisé malgré de multiples obstacles et épreuves, comme Peterloo dont le bicentenaire sera célébré cette année à Manchester. La littérature et les arts se font l’écho de ces transformations,
célébrant les avancées de l’époque, ses promesses, ou au contraire dénonçant sa laideur ou son inhumanité.
Convoquer le concept de renaissance, c’est aussi s’interroger sur l’idée même de naissance originelle et du flou qui l’entoure. On sera nécessairement amené à considérer la dimension idéologique d’un tel terme dans le contexte de l’historiographie : qu’il soit attribué par un contemporain (Vasari utilisant précisément ce mot en 1550 pour qualifier ce qu’il percevait comme un renouveau artistique et épistémologique) ou donné après coup (Matthiessen circonscrivant en 1941 une « Renaissance américaine »), le terme de renaissance n’a rien d’une évidence, si l’on en croit les débats qui, depuis les années 1970, agitent les historiens bien en peine de proposer un cadrage chronologique fixe. Outre que l’idée de renaissance implique un renouveau après une période sombre marquée par la barbarie et privée des Lumières de la connaissance, son succès dans la France du XIXe siècle où le terme fut relayé par les grands historiens de l’époque – dont Michelet – attire l’attention sur la dimension politique d’un choix lexical permettant de valoriser les choix du pouvoir en place (Louis XVIII utilisant les figures charismatiques des rois éclairés pour tenter d’asseoir sa légitimité).
Qu’il soit récupéré ou attribué selon des principes humanistes, le terme de renaissance peut inviter à une considération moins téléologique que migratoire : que l’on songe à l’émergence de la Nation américaine en quête d’un idiome qui lui soit propre et aux premiers récits de cette jeune République, dont l’hybridité générique signale l’emprunt à des formes européennes ; que l’on pense aussi aux romans, nouvelles, poèmes ou essais constitutifs de cette « Renaissance américaine » dont le caractère palimpsestique met en valeur la capacité de la culture à renaître, par migration, par transplantation.
Les États-Unis sont le lieu de toutes les « renaissances », si l’on en croit les noms donnés aux voix de la marge, depuis la « Renaissance de Harlem » – héritière des travaux du sociologue, écrivain et historien W.E.B. Dubois – qui, entre les deux guerres mondiales, donne enfin une visibilité à la contestation noire, jusqu’à la « Renaissance amérindienne » (« Native-American Renaissance »), ainsi nommée en 1983 par le critique littéraire Kenneth Lincoln qui y voyait, pour l’essentiel, la transcription de récits hérités de la tradition orale.
A rebours de cette conception de la renaissance comme émergence de voix jusque-là maintenues en sourdine et comme participant de la visibilisation de communautés minorées, on pourra se demander si certaines formes de renaissance ne relèvent pas davantage d’un repli identitaire sur fond d’idéalisation (The Irish Renaissance).
Assiste-t-on à différents moments de l’histoire à l’éternel retour (et recours) aux mythographies des récits des origines du monde ? La figure du Phoenix est-elle un invariant culturel sur la ligne du temps comme elle l’est géographiquement, d’une communauté à une autre, sous diverses latitudes et longitudes ?
Dans le domaine culturel et politique, il faut s’interroger sur ce qui, dans les pays de l’ancien Empire colonial britannique, peut faire renaître, ou refleurir des modes de gouvernance et de gouvernement alternatifs à notre portée.
L’ère Obama a fait croire à l’arrivée d’une période « post moderne » et post raciale ; les divisions qui aux Etats-Unis ont conduit au Civil Rights Movement semblaient dépassées, comme effacées. Avec l’arrivée de Donald Trump, des signes contraires resurgissent et creusent un peu plus ces divisions renaissantes : en témoignent les manifestations violentes à Charlottesville rappelant les défilés du Ku Klux Klan et les scènes de lynchages dans les Etats du Sud profond (the Deep South) au début du XXe siècle. L’antisémitisme et le racisme renaissent également des cendres du politiquement correct pour envahir l’espace public. En Europe, l’avènement de l’Union Européenne, la création de la zone euro et de l’espace Schengen apparaissaient comme la fin programmée des divisions. Or il n’en est rien : le vote sur le Brexit et les conséquences qui en découlent prouvent également que le pouvoir – ou la volonté – de réunification en Europe a été surestimé. Les tendances les plus populistes, les plus protectionnistes et nationalistes d’antan renaissent également.
Ce congrès de la S.A.E.S. pourrait être l’occasion de faire le point sur les enclaves, les groupuscules contestataires ou parallèles, les formations populistes, les sociétés industrielles ou secrètes, les réseaux (compagnonnage ou autres, plus inédits), le rôle et le fonctionnement des corporations encore à l’œuvre dans le tissu (post-) industriel de nos sociétés marchandes, et les structures (politiques, sociales, associatives…) résistant à la mondialisation et à ses retentissements.
Dans le champ de la linguistique, on pourra bien sûr conduire un raisonnement diachronique, tant dans le domaine de la syntaxe que celui du lexique ou de la phonologie : toutefois, la thématique ne porte pas simplement sur la réapparition ou la remotivation de formes et structures anciennes, mais tout aussi bien sur leur maintien dans certaines variétés, géographiques ou stylistiques, ou encore leur réinvestissement à des fins dialectiques diverses.
Du côté de la traductologie et de la traduction, la renaissance est liée, voire initiée, par le développement des nouvelles technologies, notamment avec la traduction neuronale, et invite à une refondation des théories et des formations.
Dans le domaine de la didactique, le thème ‘renaissances’ pourra être envisagé tout à la fois dans les champs de la formation des étudiants à l’université et des futurs enseignants.
On pourra, par exemple, s’interroger sur l’apport des technologies de l’information et de la communication dans un possible renouveau des paradigmes sous-tendant l’enseignement, l’apprentissage et l’enseignement de l’anglais dans les formations universitaires.
On pourra également faire état d’évolutions – institutionnelles et/ou touchant au champ de la recherche – ayant eu pour effet une régénération des méthodes d’apprentissage et méthodologies d’enseignement de l’anglais aux publics scolaires, de l’école maternelle à l’université.
Quant à l’anglais de spécialité (ASP), parfois connu sous son acronyme anglais ESP (pour English for Specific Purposes), il pourra trouver dans la thématique proposée matière à réfléchir à une façon d’oeuvrer à sa propre renaissance. En effet, l’ASP, et les langues de spécialité (LSP) en général, ont largement forgé leur identité autonome en s’éloignant des domaines classiques de l’étude des langues, telles la littérature, la civilisation et la linguistique. En visant la professionnalisation et la technicité, l’étude des LSP a souvent privilégié l’employabilité rapide des apprenants, la synchronie et les compétences immédiates, au risque d’oublier la culture, la diachronie et l’enracinement des spécialités dans l’humus socio-historique d’où elles émergent. À rebours, l’actualité de l’ASP témoigne d’un regain d’intérêt pour la diachronie, les cultures professionnelles et les liens multiples tissés entre les variétés spécialisées de l’anglais, la littérature et la civilisation.
C’est ainsi tout naturellement que Ronsard, Rabelais, Montaigne, et bien d’autres penseurs de la Renaissance d’horizons plus lointains, peuvent nous interpeller sur les terres tourangelles afin de nous inspirer des thématiques universelles très contemporaines.